Pour une rencontre de l’opposition

Publié le par Albissaty

 

  L’actualité politique de notre pays, je veux dire ce qui ressort des innombrables rencontres entre ce qui nous tient de gouvernement et l’opposition démocratique, exaspère plus d’un observateur. Franchement irritant.

 Irritant parce qu’il semble que les deux parties (gouvernement et opposition qu’elle soit de l’intérieur ou en exile) ne mesurent pas l’importance du temps perdu dans des puérilités alors que pendant ce même temps, le peuple ploie sous le poids conjugué de la famine et des maladies. À croire que les deux parties se sont entendues à le faire souffrir.

 

Le citoyen tchadien a besoin du concret, mais pas de ce jeu de colin-maillard entre une opposition qu’elle soit de l’intérieur ou de l’extérieur d’une part et d’une bande des vandales économiques qui se plait dans son rôle des gouvernants d’autre part. Soit nous sommes une opposition responsable du rôle qui est le notre soit nous nous taisons une fois pour toute et s’effacer de la scène politique ; et dans ce cas, les tchadiens sauront tous seuls, sans nous, le chemin qui les conduira à leur vraie émancipation. Il faut avoir le courage de reconnaître que nous évitons les actions déterminantes ; celles qui consistent à donner un message fort et précis qui, à défaut de briser l’échine du régime clanique de Deby, elles l’obligeraient à comprendre que les tchadiens sont sérieux dans leurs revendications et qu’ils n’entendent pas se faire dicter des décisions qui ne sont pas les leurs.

 

D’autre part, s’il est vrai que la tâche n’est pas aisée pour les patriotes de l’intérieur face à un régime qui ne lésine pas sur les moyens de répression les plus atroces, il est aussi vrai que la volonté de travailler ensemble n’apparaît pas toujours de manière évidente, et ce, pour le grand bonheur de Deby et sa clientèle. Les tchadiens trouvent incompréhensible le comportement de leur opposition vis à vis d’un gouvernement qui rayonne par son incohérence et dont la vraie et seule stratégie politique consiste à s’enrichir le plus rapidement possible. Notre travail, en tant qu’opposition, doit prendre en compte les urgences du peuple qui n’attendent pas.

 

Pour un affamé, la marmite prend trop du temps pour bouillir (entendez l’eau dans la marmite) « adage tchadien ».

 

  Il ne nous est pas du tout permis de perdre du temps à partir du moment où nous sommes tous conscients que discuter avec Deby ou ses obligés n’apportera aucun changement à leur comportement.

 

 En fait, luttons-nous réellement contre un pouvoir clanique chapeauté par un individu qui n’a aucune notion de la valeur humaine ou bien luttons-nous pour le plaisir d’être des opposants dans le seul but d’avoir une part de ce gâteau douloureusement préparé par les mains de ces braves créatures d’apparence insensibles à toute forme d’humiliation, appelées le peuple tchadien ?!

 

Un homme politique qui se respecte et qui respecte son peuple aura plutôt toute la considération de ceux qu’il prétend représenter en restant en marge d’un régime dont la philosophie de gouvernance ne se repose que sur le faux et la concupiscence. Et surtout lorsqu’on sait que la plupart de ces dirigeants politiques l’ont assisté et enduré ses errements   pendant des années dans l’espoir de le voir un jour aménager les encoignures de sa politique, si politique  il y a, de manière à éviter un changement rude qui lui éviterait une fuite sans retour vers les horizons de ses prédécesseurs, on mesurerait mieux l’inutilité à toujours vouloir dialoguer avec un homme qui n’a de respect ni pour sa personne ni pour le peuple à qui il a volé les voix... cette forme de lutte de notre opposition qui consiste  à faire des sorties médiatiques sporadiques, presque sans échos, contribue plutôt à légitimer ce pouvoir en le faisant passer pour un pouvoir qui est, quoiqu’on dise, fréquentable alors qu’il n’en est pas un. Et c’est très grave. Combien des occasions qui auraient pu changer notre histoire que la classe politique tchadienne a perdue.

 

La perte d’innombrables occasions a valu à notre pays ce sobriquet connu de la majorité des tchadien « Tchad : pays des occasions ratées. » 

Il n’y a pas un seul jour où l’armée clanique ne tue, à bout portant, des dizaines des paisibles citoyens sur l’ensemble du territoire national. Les humiliations sont multiformes et quotidiennes. Le viol est devenu monnaie courante. Les atrocités du régime dépassent l’entendement.  La famine semble s’installer pour toujours et nous sommes toujours en phase de discussion avec un régime qu’on sait d’avance ne changera jamais. Le nombre des fonctionnaires tchadiens qui étaient obligés à évacuer leurs familles vers les pays limitrophes pour cause d’insécurité ne se compte pas.

 

Bref, pour l’amour de ces femmes qui tirent leur subsistance des termitières, pour l’amour de ces enfants qui errent dans les rues, en guenilles, ignorant le chemin de l’école, pour l’amour de ces vieux qui ont oublié le montant de leur allocation, pour notre fierté nationale… nous devons faire savoir à Deby que le bateau de la politique, contrairement à celui des marchandises, a plusieurs capitaines. Il doit composer avec la volonté du peuple dans sa diversité culturelle et ses convictions politiques.

  

Et pour l’emmener à respecter cette volonté populaire nous n’avons qu’un seul choix : s’entendre sur une plate-forme qui servirait de base de travail afin d’opérer le changement tant attendu par nos compatriotes. Cette aspiration ne se réalisera qu’à travers une grande rencontre qui sera appelée conférence, congrès…peu importe le substantif qu’elle prendra pourvu quelle regroupe la quasi-totalité des acteurs politiques sérieux, à un lieu qui sera convenu de définir de manière consensuelle. Nous n’avons pas, à mon avis, un autre choix que de répondre positivement à l’appel de la CDDC dans ce sens.

 

 article écrit en 2005

 

Dr Albissaty Saleh Allazam

Secrétaire chargé des questions des Droits de l’Homme à la CDDC

 

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Publié dans Actualité

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